Colum McCann dans le labyrinthe de l’infinie tragédie

Dans la brume matinale, à proximité des collines de Jérusalem, un homme roule sur l’autoroute et passe près d’un panneau en interdisant l’accès aux citoyens israéliens. À l’avant de sa moto, on peut lire en hébreu sur un autocollant : « Ça ne s’arrêtera pas tant que nous ne discuterons pas. » À l’autre extrémité du livre, un autre homme, qui rejoint Jéricho en voiture, passe à côté d’un panneau en interdisant l’accès aux Palestiniens. Rami Elhanan, l’Israélien, et Bassam Aramin, le Palestinien, sont amis et donnent ensemble des conférences dans le monde entier. À dix ans d’intervalle, l’un en 1997, l’autre en 2007, ils ont perdu leur fille, à cause de l’occupation israélienne dans les territoires palestiniens. Smadar Elhanan avait 13 ans, presque 14. Son prénom, puisé dans le Cantique des cantiques, signifiait « la vigne », « l’éclosion de la fleur ». Elle aimait la natation, le jazz et s’était coupé les cheveux pour ressembler à la chanteuse irlandaise Sinéad O’Connor. Elle portait au poignet la montre de son grand-père, ancien général de l’armée israélienne, féru de poésie arabe. Elle a péri, avec huit autres personnes, dans un attentat-suicide en plein cœur de Jérusalem. Abir Aramin est morte dans l’hôpital où était née Smadar. Elle avait 10 ans et son prénom, venu de l’arabe ancien, se référait au parfum de la fleur. Elle a reçu une balle en caoutchouc dans la nuque, tirée par un garde frontière israëlien, alors qu’elle allait acheter des bonbons. Elle n’a pas survécu, faute d’avoir pu être transportée à temps dans un autre hôpital, parce que l’ambulance était bloquée par les check-points.

Ces histoires, leur histoire, Rami et Bassam les répètent à l’infini, chaque jour, devant des publics divers, partout où ils le peuvent. Parce qu’ils croient à la non-violence et à la parole plutôt qu’à la vengeance et aux murs qui séparent, ils ont adhéré aux Combattants pour la paix, puis au Cercle des parents, une association fondée par le père d’un jeune homme enlevé et assassiné par le Hamas. Au milieu du livre, deux longs chapitres numérotés 500 et 1001 reproduisent, à la première personne, leurs témoignages. Point de bascule d’un livre dont la première partie est croissante (de 1 à 499) et la seconde, décroissante (de 499 à 1), ces deux récits sont les seuls passages réellement narratifs d’ Apeirogon.

La complexité de l’infinie tragédie

En langage géométrique, un apeirogone est « une forme possédant un nombre dénombrablement infini de côtés », le dénombrable signifiant qu’il est toujours possible de compter l’infini, même si on doit y passer toute une vie. Il fallait une forme hors normes, plurielle, un roman englobant l’histoire et la géographie, les mathématiques, l’art contemporain, la musique et la littérature, pour appréhender dans toute sa complexité l’infinie tragédie du conflit israélo-palestinien. C’est, par exemple, le récit de la traversée pour la paix du funambule français Philippe Petit (déjà figure centrale d’un autre roman de l’auteur,  Et que le vaste monde poursuive sa course folle), qui, en 1987, vêtu d’un costume aux couleurs israéliennes et palestiniennes, avait relié les anciennes tours de Jérusalem en essayant en vain de faire s’envoler une colombe. Ce sont les trajectoires d’oiseaux migrateurs, bagués par les ornithologues dans une station qui fait face à l’hôtel où ont eu lieu les premières réunions des Combattants pour la paix.

Borges, qui s’était rendu à Jérusalem à la fin des années 1960, disait qu’il « suffisait de deux miroirs opposés pour construire un labyrinthe ». Il regrettait aussi, écrit Colum McCann, de ne pouvoir « traduire le caractère infini de l’aleph : ce point dans l’espace qui contient tous les points ». Envoyé au Proche-Orient en 2009 après des années passées à suivre les négociations sur l’Irlande du Nord, le sénateur américain George Mitchell eut le sentiment « de marcher au milieu d’un autre puzzle éclaté ». C’est ce puzzle que reconstitue l’écrivain irlandais dans ce roman buissonnant et fragmentaire, mille-feuille d’histoires, d’images et de signes, entrelacs de chemins et de fils d’Ariane entre le ciel et l’eau qui tentent de faire sens au milieu du chaos.